Maladies émergentes: il faut globaliser la recherche intégrée – François Roger

Depuis plusieurs années, l’émergence de pathogènes et la diffusion de nouvelles maladies s’accélèrent. Sont en cause les changements environnementaux et climatiques, ainsi que l’accélération des déplacements et du commerce international. Ces bouleversements, couplés à des transformations économiques, politiques et sociales majeures, créent des situations propices à ce que l’on appelle des «sauts d’espèces» entre animaux et humains. Ce sont les pratiques et comportements humains qui sont à blâmer, et non les animaux eux-mêmes.

Le Sras, le Mers, le Covid-19 sont trois exemples de maladies humaines graves provoquées par des coronavirus qui trouvent leur origine chez des chauves-souris, puis passent généralement par des hôtes intermédiaires, animaux sauvages ou domestiques, avant d’être transmises à l’être humain. La diffusion épidémique se fait ensuite sous un mode de transmission interhumaine, tributaire de divers facteurs comme les densités et déplacements humains, les mesures prises en santé publique, etc. Il en est de même avec la maladie à virus Ebola et les infections à virus Nipah et Hendra.

Pour être capable de se préparer et d’agir lors d’une nouvelle épidémie, face à ces situations complexes, il est nécessaire de développer de nouvelles approches en santé, intégrées et collaboratives à l’échelle de la planète.

Ces approches intégrées en santé – «Une seule santé» ou «One Health» – ne sont pas suffisamment mises en œuvre lors de crises sanitaires. La prévention, la surveillance et la lutte contre ces maladies émergentes nécessitent une collaboration étroite entre les spécialistes de différentes disciplines. Ainsi, les écologues, les virologues et les épidémiologistes devraient travailler davantage ensemble à l’identification des populations animales potentiellement réservoirs de pathogènes, et s’associer aux modélisateurs pour identifier plus précisément les zones géographiques où l’émergence d’une maladie est la plus probable. La surveillance devra en particulier se concentrer sur les zones d’interaction entre les populations humaines et les populations animales domestiques et sauvages (commerces, élevages, etc.).

Lors de la survenue de cas «mystérieux» d’une nouvelle maladie, pour pouvoir réagir dans les meilleurs délais, les spécialistes de santé publique doivent travailler de concert avec les vétérinaires, près de trois quarts des maladies infectieuses émergentes, rappelons-le, proviennent du monde animal. Il est aussi essentiel d’associer à chaque étape des spécialistes des sciences sociales afin de pouvoir interagir avec les différentes collectivités humaines concernées.

C’est par une mobilisation interdisciplinaire et intersectorielle qu’il sera possible d’identifier le plus tôt possible l’origine des émergences et les facteurs qui la sous-tendent, de fournir des éléments pour le contrôle précoce du foyer épidémique, puis de limiter la répétition d’une transmission entre populations animales et humaines.

Ces maladies émergentes ou réémergentes ont un important potentiel épidémique, voire pandémique. Elles requièrent une coordination mondiale, qui est gérée par les agences internationales – Organisation mondiale de la santé (OMS), Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Organisation mondiale de la santé animale (OIE). Dans le domaine de la recherche, un partenariat global est également nécessaire : toutes les compétences ne sont pas réunies au même endroit et, surtout, les moyens scientifiques et financiers ne sont pas tous les mêmes ; en particulier dans les pays à moyen ou faible revenu.

C’est la raison pour laquelle des plateformes de recherche et d’enseignement sont développées par des institutions françaises ou étrangères en partenariat étroit avec des institutions nationales d’autres pays, dans une logique Sud-Sud et Sud-Nord. Ces plateformes insérées dans de grandes régions du monde font collaborer les chercheurs de multiples disciplines avec divers secteurs de la société, dont les décideurs publics et privés. Pour renforcer les collaborations et pouvoir intervenir plus efficacement lors de la survenue d’une nouvelle maladie, il est souhaitable d’interconnecter ces plateformes régionales existantes en un réseau d’envergure mondiale. Les plateformes concernées pourront ainsi mieux partager connaissances et informations sanitaires afin d’aider à une programmation de la recherche.

La santé est reconnue par les Nations unies comme un bien public mondial. Mais les moyens de coordination globale de la recherche et d’interaction entre chercheurs et décideurs sont encore insuffisants. Dans un monde ultraconnecté, la santé n’est plus une problématique seulement nationale. En dehors des maladies comme Ebola ou le Covid-19, les maladies transmises par les insectes et la résistance aux antibiotiques connaissent une extension géographique d’une ampleur encore jamais égalée.

Nous ne pourrons pas faire face à ces nouveaux défis si nous n’appréhendons pas, de manière globale et intégrée, les questions de santé, de comportements, notamment alimentaires, et de pratiques à mettre en place en gestion de l’environnement, dans les domaines de la conservation de la faune sauvage et de l’élevage. Nous avons besoin d’une véritable évolution des mentalités pour mettre en œuvre cette approche «One Health». Pour notre santé à tous, il est temps d’abolir les frontières entre disciplines scientifiques et de mieux partager les connaissances issues des différents domaines de la santé Source : Libération le 16/03/2020