L’Europe doit convaincre l’Iran de rester dans l’accord – Robert Malley 

En quittant la Maison Blanche au soir du 19 janvier 2017, j’étais, autant le confesser, parmi ceux qui nourrissaient quelque hésitation et même quelques naïfs espoirs quant à la trajectoire de la présidence Trump. Un homme d’affaires sans convictions, opportuniste et sans idéologie, aux commandes : on pouvait certes bien mieux faire mais également faire bien pire. Mal m’en a pris. Sa décision infondée et aventureuse de se retirer de l’accord nucléaire avec l’Iran aura confirmé les pires soupçons.

On devait s’y attendre. Les destitutions consécutives de Rex Tillerson et de H. R. McMaster (le premier, piètre gestionnaire du département d’Etat, mais tout au moins personnage raisonnable dans la galaxie Trump ; le second, qui aurait fait figure de faucon au sein de n’importe quelle autre équipe mais qui faisait office d’adulte au sein de celle-ci), étaient autant de signes préoccupants. Leurs remplacements par Mike Pompeo et surtout par John Bolton auront sonné le glas de tout espoir de pragmatisme.

Faut-il le rappeler : Pompeo, connu pour ses imprécations anti-islamiques, ses suggestions à peines voilées qu’être musulman c’est faire partie d’une possible cinquième colonne, a également cherché à dénaturer les faits lorsque – à la tête de la CIA – il voulait, en dépit de ce qu’assuraient ses subordonnés, déclarer que Téhéran violait un accord nucléaire qu’il jugeait « désastreux ».

Un accord de désarmement exceptionnel

Si Mike Pompeo suscite l’inquiétude, John Bolton inspire franchement le désarroi. Va-t-en-guerre notoire – il exalte toujours l’invasion de l’Irak qu’il considère comme un franc succès –, Bolton a par le passé prôné une attaque militaire contre les centrales nucléaires iraniennes et préconisé une guerre préventive contre la Corée du Nord. Manipulateur par excellence, il falsifiait régulièrement les informations des services de renseignements afin de justifier ses positions belliqueuses, que ce soit sur l’Irak ou Cuba. Brutal envers ses subordonnés, il refuse la contradiction et ne tolère pas la critique. Tant et si bien que c’est un comité, pourtant à majorité républicaine, qui, en 2005, a refusé d’approuver sa nomination comme ambassadeur aux Nations Unies.

L’annonce du retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien [Joint Comprehensive Plan of Action ou JCPOA] porte leur griffe, même si elle reflète les instincts et les prédilections de leur commandant en chef. Comme le président, Mike Pompeo et John Bolton jugent l’accord calamiteux. Comme lui, ils font fi du fait que le JCPOA fonctionne et qu’en son absence l’Iran sera libre d’élargir son programme nucléaire. Comme lui, et contre toute vraisemblance, ils pensent que la position américaine vis-à-vis de Pyongyang sera renforcée si Kim Jong-un conclut que Donald Trump rejettera un compromis type JCPOA – oubliant que voir les Etats-Unis renier ses propres engagements serait plutôt de nature à renforcer les soupçons nord-coréens. Et oubliant que voir le président américain louer la sagesse de son homologue de Pyongyang et accepter de le rencontrer risque de persuader Téhéran que posséder une arme nucléaire est une meilleure garantie de la bienveillance américaine que de s’en priver. Parmi les conseillers de Trump, ne reste qu’un seul partisan de l’accord, le pauvre James Mattis, le secrétaire à la défense, qui doit se demander ce qu’il a pu faire pour mériter pareille escorte.

En diplomatie, conclure un accord de désarmement est exceptionnel. Y parvenir dans un cadre multilatéral et avec le soutien unanime du Conseil de sécurité est encore plus rare. Le négocier avec un régime dit « voyou » et mis au banc par l’Occident, relève de l’impossible. C’est tout cela qu’aura accompli le JCPOA. Et c’est tout cela que Donald Trump vient d’essayer de couler.

Risques d’escalade

Les motivations du président américain ne font guère mystère. Volonté de démolir l’héritage de son prédécesseur ; détermination à mettre en œuvre ses engagements électoraux et à flatter sa base politique ; désir de suivre les conseils de ses alliés politiques ou régionaux, en l’occurrence Israël et l’Arabie saoudite.

Même si elle était attendue, la décision n’en est pas moins irresponsable et inutilement dangereuse. Sans accord, et donc sans les contraintes qui en découlent, Téhéran pourrait s’estimer libre d’accélérer son programme nucléaire et d’exiger le départ des inspecteurs de l’agence atomique qui le surveillent. En réponse, les Etats-Unis Unis et Israël, témoins coupables de cet activisme iranien, concluront peut-être qu’ils n’ont de choix que de mener une opération militaire contre l’Iran. Avec, en toile de fond, des tensions grandissantes dans la région, de la Syrie, au Liban et au Yémen, et une diplomatie américano-iranienne mise en veilleuse depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, les risques d’escalade sont omniprésents.

De cette déplorable mésaventure, quelles leçons retiendra l’Europe ? Jusqu’ici les dirigeants du Vieux Continent ont tenté d’accommoder les demandes du président Trump pour le convaincre de respecter l’accord. Effort louable, mais au final inutile, et qui courrait par ailleurs le risque qu’à force d’essayer de satisfaire le président Trump en accentuant la pression sur Téhéran, ils finissent par perdre la confiance déjà bien entamée avec l’Iran sans pour autant gagner celle de l’Amérique. Le président Macron a pareillement suggéré la possibilité d’un second accord, lequel couvrirait les dossiers régionaux, les missiles iraniens, et l’avenir, à plus long terme, de son programme nucléaire. Effort également méritoire mais qui n’avait de sens que si les Etats-Unis Unis respectaient l’accord existant, Téhéran n’ayant aucune raison de négocier un nouvel accord avec un pays si prompt à violer l’ancien.

Bref, tenter d’amadouer le président américain n’aura rien donné, si ce n’est de l’avoir convaincu du bien-fondé de ses arguments et de la dépendance européenne vis-à-vis des Etats-Unis. Hommes et femmes politiques américains ont depuis longtemps déjà appris la même chose à leurs dépens : flatter Donald Trump, c’est le renforcer sans le convaincre.

Alors, aujourd’hui, le défi européen est autre. Il ne s’agit plus de persuader les Etats-Unis de ne pas quitter l’accord, mais de persuader l’Iran d’y rester. Si l’Europe et l’Iran parviennent à travailler ensemble, le JCPOA peut encore être sauvegardé et le pire évité. Pour cela, l’Europe devra ignorer les injonctions américaines et s’atteler à maintenir et approfondir les contacts politiques avec Téhéran et garantir à l’Iran des dividendes économiques. L’objectif étant de convaincre l’Iran que, malgré la réimposition des sanctions américaines, la consolidation des liens politiques, diplomatiques, et même économiques justifie que Téhéran respecte ses engagements même si Washington ne le fait plus.

Avec la décision de Trump de quitter l’accord, l’Iran, dont la scène politique n’est pas moins divisée que celle des Etats-Unis sur cette question, aura maintenant toutes les raisons de s’en détourner. Certains prônent une réponse du tac au tac (reprise graduelle du programme nucléaire) ; d’autres – exemple nord-coréen aidant – des gestes autrement plus agressifs, tel le départ du traité de non-prolifération et donc le spectre de l’acquisition par l’Iran d’une bombe nucléaire.

Aventurisme belliqueux

Comment faire pour éviter pareille dérive ? Sur le plan diplomatique, tout d’abord, l’UE doit réitérer son soutien plein et entier à l’accord de Vienne. Sur le volet économique, les Européens devraient faire leur possible afin de minimiser l’impact des sanctions américaines – tâche compliquée mais pas impossible, comme le décrit un récent rapport de l’International Crisis Group. Un tel engagement aidera les défenseurs iraniens de l’accord, à commencer par le président Hassan Rohani, à plaider pour la retenue. Cela permettra aussi de laisser la porte ouverte à des discussions entre l’UE et l’Iran sur d’autres questions d’intérêt régional. Le tout dans l’espoir de convaincre Téhéran de respecter le JCPOA sans, malgré et même contre les Etats-Unis. Argument-clé à présenter aux dirigeants de la république islamique : mieux vaut sur ce dossier avoir l’Europe et l’Iran face à Donald Trump que les Etats-Unis et le Vieux Continent ligués contre Téhéran.

Au soir du 8 novembre 2016, on se doutait déjà que la nouvelle administration américaine nous donnerait le vertige. Au moins pouvait-on espérer que l’isolationnisme et l’anti-interventionnisme du président nous protégeraient d’un aventurisme belliqueux et imprudent. Le nouvel axe Trump-Pompeo-Bolton semble avoir changé la donne. Aux Etats-Unis, démocrates et républicains dotés de bons sens cherchent à le contrecarrer. Pour l’Europe – et en particulier pour la France, dont le président a pour l’instant cherché à concilier flatterie personnelle et fermeté politique –, la coopération avec Washington doit désormais coexister avec une résistance accrue.

Il est vrai qu’au moment où les Etats-Unis se perdent, l’Europe – Brexit et populisme aidant – se cherche. Mais le Vieux Continent n’a pas le luxe d’attendre son redressement pour tenter de contrer les pires instincts du trio américain désormais aux commandes.

Source : LE MONDE | 09.05.2018