Les policiers ne vont pas au ski – Philippe Monturet

C’était annoncé. Ca allait barder ce week-end. Pour l’acte 18, pour la fin du grand débat, ca allait barder. Et ca a bardé… Les Champs-Elysées dévastés, des magasins, des voitures, des motos cassés, incendiés un peu partout sur le passage des gilets jaunes. J’étais vers la station de métro des Grands Boulevards, et j’ai vu les mêmes scènes que sur les Champs-Elysées, plus éparses mais les mêmes voitures et motos cassées et brûlées, vitrines brisées. La vitrine du Mac Do cassée : un symbole du capitalisme pourra-t-on dire ; une voiture, une moto lambda ? Ce ne sont pas des véhicules de luxe pourtant… Toujours des symboles…

Essayons de trouver une raison ; la voiture est le symbole d’une société capitaliste à détruire… Ok.  Le panneau de la station de métro en feu ? Un symbole du capitalisme !!! Je cherche… Mais là je ne trouve pas… L’œuvre d’un casseur ? Certainement, obligatoirement, un Black Block tout en noir ivre de violence, rejetant tout système démocratique. Je me renseigne… Les Black Bloc sont passées par là ? Je ne les ai pas vus moi-même… J’ai vu et croisé des gilets jaunes… Un type d’une cinquantaine d’années avec deux femmes avec lui… Pas du tout l’allure de voyous rodés à la guérilla urbaine… Très contents d’eux d’avoir mis le feu au vu de leur visage et de leur contentement assumé.  Le métro, un symbole ? Hum… Un brin d’anarchie peut-être, de rejet de tout qui réunit tous ceux qui sont ou se sentent en marge de tout et qui rejettent tout, certainement ; le rejet d’une société dans laquelle ils ne trouvent plus leur place, sur fond de désespérance et d’absence de futur… peut-être.

La forme et le fond ne viennent pas d’une poussée d’hormones spontanées et éphémères mais sont le résultat d’années qui ont creusé un fossé entre des France différentes qui ne trouvent plus de lien commun pour construire un avenir ensemble. Le livre de Jérôme Fourquet « L’archipel Français » illustre parfaitement ce délitement de la concordance nationale : l’école n’est plus le creuset social qui permet à toutes les classes sociales d’espérer progresser, la fin du service militaire ne permet plus à des populations d’origine différentes de se côtoyer, l’immigration et l’intégration font deux, le religieux est en perte de vitesse… Bref une perte de sens commun où chaque groupe revendique des droits propres sans se sentir lié aux autres par des droits et obligations partagés, fondamental néanmoins pour construire un avenir commun. Il y’a quelque chose qui s’est détraqué.

Je m’interroge : oui, il y a forcément des Black Block, des identitaires, des extrémistes de tous poils qui s’offrent une sortie de défoulement en sachant qu’ils ne risquent pas grand-chose puisque la doctrine officielle est pas de bavure, pas de blessé, rien qui pourrait alimenter l’image d’un exécutif trop réactif, devant se justifier face aux journalistes alimentant leurs ondes sur les violences des policiers. Les policiers ont toujours tort ! Forcément ! Sans moyens, il ne restera que le contact, de belles images en perspective.

Il suffit pourtant de voir les drapeaux arborés dans les manifestations ; pas toujours le drapeau national. Il y a bien d’autres personnes que les ultras de gauche qui sont impliqués, des gens qui prennent le sillage des leaders de la violence, emportés par les mouvements de foule, par l’ivresse de la foule. Je me demande pourquoi ça dure autant ? Si c’est une lame de fond ou le fruit uniquement de quelques milliers d’extrémistes. Toute exaspération populaire est violente même si elle donne l’occasion aux franges les plus radicales de s’en donner à cœur joie. Le mouvement des gilets jaunes qui a attiré la sympathie d’une majorité de Français est avant tout un mouvement de mal-être, de questionnement du futur dans une société qui de jour en jour montre une débauche de luxe inaccessible ; un mouvement de contestation des élites, de cette France à plusieurs vitesses qui s’est créée et qui continue à se développer à vitesse grand V malgré une croissance faible, dont les fruits sont accaparés par une partie de plus en plus restreinte de la population. Il va falloir remettre à plat beaucoup de choses et certainement pas continuer à faire comme avant car la croissance, sur fond de mondialisation, n’est pas suffisante pour inverser le fossé qui se creuse.

Toutefois, face à ces violences, que peut-on faire dans notre société ultra médiatisée ? On est démuni ? Vraiment ? Je me demande si ce n’est pas une tactique politique pour marginaliser ce mouvement qui illustre de vrais problèmes de fond, en justifiant ensuite qu’on garde le même cap économique ? Les gilets jaunes disparus, restent les Black Bloc… Rien à voir avec les sujets économiques. Plus facile à diaboliser. On ne cède rien. C’est à se demander si tout ça n’est pas réfléchi comme un deal de M&A bien huilé. De manière à espérer reprendre la main dans un billard à deux bandes cynique ?

Comment est-il possible dans un pays comme la France que 1.500 casseurs détruisent les Champs Elysées ? Si on n’y peut rien, on frémit à l’idée qu’un jour, les banlieues débarquent vraiment à Paris… 1500 personnes peuvent-elles faire la révolution ? Si c’est le cas, cela me rappelle notre défaite en 1940 alors que l’on claironnait avoir la meilleure armée du monde. Les responsables policiers le disent pourtant : leurs instructions n’étaient pas d’aller au contact, de charger, d’empêcher… Pourquoi ? Combien de temps cela va-t-il durer ? Qu’attend-on ? Faut-il que les citoyens s’organisent à la place de l’Etat pour défendre leurs biens ? Attend-on que quelqu’un pète les plombs pour justifier une reprise en mains républicaine ? En tout cas ces questions sans réponse sont malsaines. Ce calcul, si calcul il y a, qui consisterait à discréditer le mouvement des gilets jaunes en le laissant faire et qui favorise la ruine des commerçants et de secteurs entiers de l’économie serait alors une honte et justifierait un questionnement sur la légitimité de nos gouvernants. Quel décalage entre les discours du ministre de l’intérieur sur la fermeté et la réalité. Ca veut dire quoi être ferme, Monsieur le Ministre, quand, au 18èmeweekend, les Champs-Elysées sont saccagés, les commerçants ruinés ? Des mots et l’assurance bien comprise qu’on peut y aller car c’est bien tout le contraire qui se passe depuis 18 week-ends. Vous reprendrez bien un petit shot de Vodka entre deux courroux, Monsieur le ministre ? En espérant alors que l’acte 18 sera le dernier acte qui justifiera de ne plus accepter l’inacceptable. Et de traiter les causes.

Car de deux choses l’une : soit ce mouvement est marginal (en fait non car il y a un vrai malaise social et une crainte de déclassement des classes moyennes, une majorité des Français le sentent bien) et on peut alors sans risque le réprimer à cause de ses violences répétées ; soit ce n’est pas le cas et, au-delà des violences inacceptables, le gouvernement actuel ne peut garder le même cap sans s’atteler aux causes profondes de ce mécontentement populaire, qui peut pousser certains à trouver là des justifications à des actes de grande violence inacceptables. Sinon il est fait pour durer sous une forme ou sous une autre, puisque les politiques sont surtout, de gouvernements en gouvernements, taxés d’incapacité et parfois d’incompétence. Car force est de constater qu’il y a un certain désenchantent vis-à-vis de la politique. Ce n’est pas d’un rejet des élites dont il est question mais d’un rejet de l’absence de véritables élites, d’hommes d’état.

Mais dans les deux cas les violences doivent cesser. Peut-être en affrontant la réalité de l’affrontement dans certains cas. Si cela continue, ce n’est pas la légitimité du mouvement qui sera remise en cause mais celle du Président et du gouvernement, par tous ceux qui n’en peuvent plus de ce laisser faire, de ce laisser piller.

Il est frappant de voir que le week-end dernier le Ministre de l’intérieur finissait son samedi gilet jaune en boîte de nuit, comme s’il ne savait pas qu’il pouvait être photographié. Comme si on s’en fichait au fond, peu importe ce que ces images feront comme effet sur les révoltés. Le jour on a la mine grave, le soir même on fait la fête avec une poignée de privilégiés.  Irresponsable quand on occupe une telle fonction. Comment ensuite donner une quelconque valeur à la parole du politique ?

Et ce week-end le Président, alors que l’insurrection était annoncée, était au ski. Le chef ultime des policiers qui se battent tous les week-end est au ski. Il faut qu’il se repose qu’il décompresse. Les policiers doivent-ils aller au ski le week-end prochain pour décompresser ? Un chef est un chef et se conduit comme un chef. Et on manque singulièrement de chefs. C’est bien de cela qu’il s’agit et cela se voit… Surtout sur la neige… Un chef a besoin d’une légitimité pour convaincre ses troupes d’aller au combat… Retrouvez cette légitimité, Monsieur le Président. Le seul fait de s’afficher comme le rempart à l’ascension de Marine Le Pen pour convaincre de voter pour vous ne sera peut-être plus suffisant sinon.

L’heure est grave. Il est loin le temps où les chefs donnaient l’assaut devant leurs troupes. La légitimité a un prix. Et ce n’est pas un billard à deux bandes qui rend légitime. C’est l’action, la réussite et le fait de faire espérer dans un avenir meilleur. Pour tous sans distinction. Car de générations en générations, pour l’immense partie d’entre nous, nous sommes tous le pauvre d’un riche et inversement… Et inversement… Et inversement.

Source : Opinion Internationale, 18 /03/2019