Du Chili au Liban, le retour du social – Michel Wieviorka

Au Chili, la hausse du prix du métro déclenche une mobilisation sans précédent, et le gouvernement réprime, puis recule. Au Liban, le projet d’une taxe sur WhatsApp suscite une contestation tout aussi impressionnante et au bout de moins de deux semaines, le Premier ministre Hariri démissionne. En Equateur, l’annonce d’une hausse du prix des carburants génère une puissante colère populaire, et indigène – ce qui n’est pas sans rappeler la naissance en France, un an plus tôt, du mouvement des gilets jaunes, refusant eux aussi une telle hausse. En Irak, une protestation lourde de revendications sociales met d’abord en cause la corruption et l’incurie du pouvoir, dont elle veut la chute. Etc.

Dans plusieurs pays, des pans entiers de la population se dressent sur des enjeux proprement sociaux. Le phénomène sera-t-il comparable au «printemps des peuples» qui a enflammé toute l’Europe en 1848 ou, plus proche de nous, au mouvement de 1968, véritablement mondial ? S’il est trop tôt pour formuler sur lui un jugement historique, il ne l’est pas pour en souligner les faiblesses actuelles. Quatre caractéristiques méritent examen. La première a trait à la violence. La plus spectaculaire, et meurtrière, est le fait de la répression, coupable notamment de la plupart des 250 morts en Irak. Dans l’ensemble, les demandes sociales des acteurs sont indissociables de fortes aspirations à la démocratie, qui sont même premières si l’on considère les expériences d’Algérie ou du Soudan. Mais il n’empêche : la violence apparaît aussi au sein de la contestation, ou est rendue possible par elle, quand des groupes organisés, qui lui sont extérieurs, profitent de son apparition, tel le black bloc lors des manifestations de gilets jaunes en France. Elle peut exprimer sur un mode délinquant la rage d’un lumpen prolétariat comme au Chili, où plusieurs morts sont dues à des incendies causés lors de pillages. Ou traduire l’exaspération populaire face à la fermeture du système politique et au refus du gouvernement d’écouter les revendications. Aussi bien le recours par le pouvoir à une violence policière ou militaire débordant le cadre d’un usage tempéré de la répression que l’émergence d’une violence contestataire apportent un message inquiétant : utilisée de façon démesurément répressive, la violence d’Etat perd sa légitimité démocratique, tandis que celle d’en bas, symétriquement, en trouve une en se mettant au service de la protestation et en contribuant éventuellement au recul du gouvernement.

A rebours de l’ethnicisation des rapports sociaux et de la poussée des extrémismes national-populistes, éventuellement accompagnés par une religion, les mobilisations sociales contemporaines demandent un traitement politique et social de demandes elles-mêmes formulées en termes politiques et sociaux. Elles ne parlent ni islam, judaïsme, bouddhisme, évangélisme, ni nation ou identité nationale. Ainsi, au Liban et en Irak, d’ordinaire décrits à partir de l’opposition des communautés, elles s’affranchissent au moins en partie des distances religieuses : le social prend le pas sur le religieux. Mais l’expression explicite d’attentes proprement sociales ne doit pas faire oublier qu’en politique, elles sont en réalité comme encapsulées ou prises en charge dans des propositions d’abord identitaires, notamment nationalistes ou religieuses. C’est ce qui a abouti au vote pour le Brexit au Royaume-Uni.

Les régimes et les ultra-conservateurs se soucient du social. Ainsi, en Pologne, les familles reçoivent 500 zlotys par mois et par enfant, à partir du deuxième. Le néolibéralisme a reculé dans les programmes des extrêmes droites, et en France Marine Le Pen se dit à l’écoute des «oubliés» et des «invisibles». La tentation identitaire guette les mobilisations sociales contemporaines : il n’est pas certain qu’elles sachent toujours y résister. Pour l’essentiel, les significations proprement sociales des luttes aujourd’hui sont défensives. Elles ne mettent pas en avant une utopie, l’espoir de lendemains qui chantent, l’idée d’une entrée dans une nouvelle ère, et il arrive que la contestation provienne de secteurs protégés affectés par des réformes mettant en cause des acquis sociaux, comme en France où le syndicalisme du secteur public, notamment dans les transports, sait résister et fait grève. Se mobilisent surtout, de façon variable d’une expérience à une autre, des pauvres, des laissés-pour-compte du changement qui veulent tout simplement disposer de quoi vivre et des couches moyennes en chute, ou menacées de l’être. Les premiers sont plutôt portés par un vif sentiment d’abandon et d’injustice et attendent de la redistribution, de la justice sociale, de la sécurité économique, voire, quand subsiste un Etat providence, sa préservation. Les seconds sont des déçus d’un progrès auquel ils se croyaient jusqu’ici associés. Tous sont las des promesses non tenues et le constat d’échec des partis classiques est exacerbé quand la corruption est au cœur du paysage, en Irak, au Liban, en Equateur notamment. Les acteurs se méfient des élites, et résistent à l’idée d’eux-mêmes se structurer, et se doter d’organisations – Internet et les réseaux sociaux semblent leur suffire. Dès lors, la lutte est sans opérateur politique, sauf à se donner à un leader populiste, à basculer dans des dérives identitaires ou à être associée à d’autres logiques que sociales, comme lorsque les indigènes en Equateur défendent aussi leur culture. Ces acteurs qui font face à l’Etat sans médiations n’ont pas d’adversaire social.

Hier, le mouvement ouvrier se dressait dans l’usine contre les maîtres du travail, les acteurs sociaux d’aujourd’hui s’en prennent au pouvoir d’Etat, éventuellement accusé de laisser faire les forces du néolibéralisme, du marché ou de la finance sans de fait vraiment les affronter. Ils peuvent faire preuve d’inventivité, par exemple en arborant le masque de «Joker», allusion directe au personnage principal du film de Todd Phillips. Mais ils s’intéressent peu au changement climatique, à la domination masculine ou aux débats éthiques sur la vie et la mort. Il ne s’agit pas pour eux d’entrer dans une ère nouvelle, mais d’exprimer un refus sans lien avec des contestations culturelles, alors qu’en 1968, il est arrivé que la critique culturelle portée par les étudiants s’arrime à une contestation ouvrière. L’effervescence sociale actuelle manque pour l’instant de perspectives sur la durée. Source de fragilité, la violence rôde en son sein, ou pas loin. Le risque que le sens social de l’action se perde dans des discours identitaires, nationalistes, ethniques ou religieux, est bien réel. Les acteurs sont plus sur la défensive que portés par un quelconque contre-projet, et ils ne désignent pas nettement d’adversaire – rien de comparable aux combats du mouvement ouvrier s’opposant hier au patronat. L’émeute, la protestation, la colère sont susceptibles de mettre à bas un pouvoir ou un gouvernement, mais nous ne savons pas si se confirmera le retour du social et si viendra l’heure de la construction d’une action durable et tendue de façon constructive vers l’avenir.

Source : Journal Libération, 5/11/2019