Comment les accords d’Oslo ont mené le conflit israélo-palestinien dans l’impasse – Danièle Kriegel

Il est au premier plan de l’une des photos immortalisant la signature sur la pelouse de la Maison-Blanche de la déclaration de principe israélo-palestinienne qui va mener aux accords d’Oslo I et II. Pourtant, personne ne se souvient de lui. Il faut dire que le conseiller juridique de la délégation israélienne pour les négociations d’Oslo, Yoel Singer, travaillait en coulisse. Après l’assassinat d’Yitzhak Rabin, et son départ d’Israël pour les États-Unis, il s’est tu. Plus de vingt ans de silence. Jusqu’à ces dernières semaines, où il a accepté de livrer son analyse.

Pourquoi s’est-il décidé à parler ? La réponse est dans un entretien au quotidien Haaretz, lorsqu’il déclare : « Nous avons raté une occasion rare. Nous avons fait des erreurs et, aujourd’hui, il n’y a aucun espoir de paix, et ce, pour plusieurs années. Cependant, nous ne devons pas oublier que même des efforts qui ont échoué ont leur part de succès qu’il nous faut étudier pour les préserver. »

L’erreur de Rabin et Peres

Pour ce très proche de Rabin – c’est lui qui a veillé à la rédaction juridique des accords –, la partie israélienne a surtout commis l’erreur d’avoir rejeté la demande palestinienne de cesser la colonisation. « Rabin et Peres n’en voulaient pas. Je me suis conformé à leurs ordres. Mais, jusqu’à aujourd’hui, cela me hante. Quand nous avons négocié les accords, il y avait 100 000 juifs en Cisjordanie. Il était alors possible d’en évacuer un grand nombre. À l’heure actuelle, je ne vois pas comment un Premier ministre, même le plus favorable à la paix, pourrait revenir en arrière. » Pour Yoel Singer, le refus de Rabin et Peres de geler la construction des colonies était dû à leurs problèmes de coalition. Ils avaient eu beaucoup de mal à faire voter, en septembre 1995, par la Knesset les accords d’Oslo II qui portaient sur l’autonomie des grandes villes palestiniennes.

Pour de nombreux analystes israéliens, l’échec d’Oslo est attribué au terrorisme palestinien qui a fait basculer l’opinion publique israélienne. Pour la majorité des Israéliens, ces accords ont, in fine, signifié le retour de l’insécurité dans les rues du pays. En fait, selon des responsables du Shin Bet, Oslo n’y est pour rien. C’est le massacre de fidèles musulmans, en prière dans le caveau des Patriarches à Hébron, par un juif ultra, Baruch Goldstein, qui a fait basculer le Hamas, lui donnant la « légitimité » pour commettre des attentats contre des civils en territoire israélien. Là, il y a une double responsabilité : celle d’Yitzhak Rabin qui n’a pas pris des mesures contre les colons les plus extrémistes et celle de Yasser Arafat qui n’a pas pu ou pas voulu neutraliser les groupes armés du Hamas.

400 000 colons sur 62 % du territoire

Depuis vingt-cinq ans, la droite présidée par Netanyahou qualifie les négociateurs d’Oslo de criminels. Ce à quoi Tzipi Livni, la chef de l’opposition parlementaire, répond : « S’ils rejettent ainsi Oslo, ils n’ont qu’à purement et simplement l’annuler, ce qu’ils ont toujours veillé à ne pas faire. » À ses yeux, la situation créée sur le terrain par Oslo II sert la droite : « C’est pourquoi, ajoute-t-elle, l’actuel gouvernement dirigé par Netanyahou ne veut ni annuler les accords ni faire aboutir le processus. »

Le mur de séparation isralien, dont la construction a débuté en 2004, entoure la ville palestinienne d’Abu Dis situé en zone B en banlieue de Jérusalem. Il oblige les habitants souhaitant se rendre à Jerusalem à un long périple.

Pour rappel, Oslo a découpé la Cisjordanie en trois zones : la zone A, soit près de 20 % du territoire, mais 55 % de la population, qui est administrée par l’Autorité autonome aussi bien administrativement qu’en matière de sécurité. La police palestinienne agit en coordination avec l’armée israélienne dans la lutte antiterroriste. La zone B, soit 28 % de la Cisjordanie, où Israël a la responsabilité sécuritaire et l’Autorité d’Abbas, une gestion civile. Et enfin la zone C, sous le contrôle total d’Israël, qui représente 62 % de la Cisjordanie et où se trouvent les colonies habitées par 400 000 Israéliens. Tous les accès à ce territoire sont contrôlés par Israël, qui ne contribue en aucun cas au budget de l’Autorité autonome. L’occupation ne coûte pas un shekel au gouvernement israélien.

Impasse

Le processus de négociation est dans une impasse complète encore renforcée par le transfert à Jérusalem de l’ambassade américaine, brisant ainsi le consensus international sur le statut de la ville sainte. Pour l’OLP, c’est une rupture de la légitimité internationale sur laquelle s’appuyaient les pourparlers de paix. À cela il faut ajouter les autres mesures anti-palestiniennes de l’administration américaine : annulation de l’aide américaine à l’UNRWA et à l’Autorité autonome. Et, tout récemment, la fermeture de la représentation palestinienne de Washington. Une série de victoires pour le gouvernement israélien, le plus à droite de l’histoire du pays, et pour qui le statu quo est la meilleure des solutions.

Quant à la population israélienne, elle fait dans le paradoxe. En témoigne l’indice de la paix publié début septembre par l’Institut pour la démocratie : si la majorité des Israéliens juifs estime toujours que les Palestiniens méritent un État indépendant, 56 % des personnes interrogées pensent que la solution à deux États est inapplicable.

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Le Point.fr le 13/09/2018